La France lutte contre des minorités (appelées « sectes ») de façon obsessionnelle depuis trente ans, sans garde-fous

Éric Bouzou (février 2012)

Les « sectes » comme cibles  

Levons définitivement le voile sur l’hypocrisie de la pseudo « lutte contre les dérives sectaires ». La France n’a cessé de lutter contre les sectes (terme synonyme aujourd’hui de groupe criminel, désignant pêle-mêle les minorités spirituelles, éducatives et thérapeutiques) depuis le début des années 80. La création de la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) en 2002 en remplacement de la MILS (Mission interministérielle de lutte contre les sectes) a été de la poudre aux yeux, afin de donner une connotation plus respectueuse des règles d'un État de droit à une véritable entreprise de discrimination institutionnalisée. Cette lutte associe esprit d’intolérance, duplicité du langage, violence verbale et violence répressive. Les effets cosmétiques de langage, ne trompant que ceux qui veulent bien se laisser berner, sont aussi peu subtils que leurs énonciateurs : ainsi, certains activistes antisectes se retenant à grand peine de prononcer le terme « sectes » parleront de « mouvements à dérives sectaires », d’ « organisations ou mouvements sectaires », etc. Et s’il fallait ne retenir qu’un indice récent, le moindre ne serait pas le nouveau nom du site web de la MIVILUDES : www.derives-sectes.gouv.fr.   

La notion de « dérive sectaire » comme subterfuge pour continuer à lutter contre les « sectes » 

Si une lutte contre des « dérives » (indépendamment des appartenances), et non a priori contre des groupes, aurait pu avoir une certaine légitimité, le flou et l’ambigüité volontairement entretenus de la notion de « dérive sectaire » retire toute crédibilité à l’action des pouvoirs publics.  

Pendant une dizaine d’années, la MIVILUDES (et avant elle la MILS) s’est appuyée sur une liste de critères pour définir la « dérive sectaire ». L‘ineptie de cette liste hétéroclite (qui a néanmoins permis de classer arbitrairement comme « secte » bon nombre de minorités) a certainement conduit la MIVILUDES à tenter une nouvelle définition ; la dérive sectaire serait désormais « un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes. Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société ». 

Nous avons amplement montré la fraude intellectuelle que constitue la notion de manipulation mentale, rebaptisée « sujétion psychologique » dans la loi About-Picard. L'accusation de manipulation mentale étant le fer de lance de l'action antisectes, il n’est donc pas étonnant que cette notion, sous des vocables différents, soit désormais au centre de la définition d'une « dérive sectaire ». Plusieurs concepts pseudo-scientifiques (et décrits comme tels par une majorité de chercheurs) – « sujétion psychologique », « perte de libre arbitre » – sont donc officialisés dans le lexique antisectes des pouvoirs publics, y compris dans celui de la magistrature, puisque les procureurs ont reçu de la chancellerie une circulaire dans des termes similaires les invitant à durcir leur action en matière de dérives sectaires (et l’on nous explique que la justice est indépendante en France). 

Avec les critères de dérives sectaires, la MIVILUDES s’est imposée, à pas de loup, comme un censeur de fait, n’appliquant ces critères qu’aux groupes désignés comme « sectes » par ses soins. Mais il était aisé de montrer, si tant est qu’on accordât quelque sens à ces critères, que l'environnement de l’entreprise et celui de la famille, entre autres, étaient parmi les principaux creusets de telles dérives ; nous avons par exemple appliqué avec succès ces critères au système financier et à France Télécom.  

Avec cette nouvelle définition de la « dérive sectaire », le danger de dérapage totalitaire est décuplé et il est préoccupant de voir que si peu de commentateurs semblent l’avoir remarqué. Donner à des citoyens ou à une autorité publique les moyens de déresponsabiliser d’autres citoyens, en invoquant pour soi-même ou d’autres une sujétion psychologique pouvant altérer la liberté de pensée, d’opinion ou de religion, est la porte ouverte à tous les abus. C’est la fin de la valeur du consentement entre adultes responsables (un des piliers des rapports de droit privé et en droit des libertés selon Patrice Rolland, professeur à Paris XII) qui pourra être déclaré invalide suite à une perte de libre arbitre, moyennant la caution de faux experts siégeant au Conseil d'Orientation de la MIVILUDES.  

La « dérive sectaire » n’est pas une nouvelle forme de dérive qui n’aurait pas été détectée en 2 500 ans d’évolution du droit. Elle est un outil malhonnête de stigmatisation à l’encontre d’une catégorie de citoyens déclarés irresponsables ou victimes et prétendus manipulés mentalement : à savoir les minorités spirituelles, éducatives et thérapeutiques. Pourquoi ces minorités-là ? Parce qu’elles abordent un thème qui est une obsession pathologique française : le spirituel et le religieux, et qu’elles remettent en question deux sanctuaires de la religion républicaine : l’éducation et la santé. La casuistique antisectes est donc célébrée sur fond de valeurs laïques dévoyées. 

En tout état de cause, il n’est pas acceptable de juger a priori des citoyens (dont les pratiques sont listées comme dangereuses dans un référentiel officiel) sur la base de leurs dérives supposées. Cette pratique suscite automatiquement un jugement négatif, un soupçon, un sentiment de peur à l’égard de ces citoyens. Il est encore moins acceptable de mettre à disposition des citoyens un formulaire en ligne de délation pour traquer les prétendues « dérives sectaires », comme vient de le faire la MIVILUDES sur son site Internet.   

Imaginons une mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives des personnels politiques – qu’on aurait pris soin de rebaptiser « magouilles politiques » – outillée avec un référentiel nominatif mis à disposition d’associations de lutte contre les malversations  politiques et de tout organisme souhaitant se prémunir contre les déviances de tel ou tel parti ou acteur politique. Quelques commentateurs populariseraient le terme « magouilleur » et devant son succès, on finirait par ne plus employer le terme « homme politique » mais son nouveau synonyme « magouilleur ». Bien entendu, sur les plateaux télé, les beaux esprits conviendraient que le terme « magouilleur » est un peu « chargé », mais devant son usage courant, ils s’accorderaient pour continuer à l’utiliser. Accepterait-on cela ? Non. Alors, pourquoi le faire pour une autre catégorie de citoyens ?  

Le méchant, le faux gentil et les autres 

Dans ce délitement progressif de la réflexion et du bon sens, il y a le méchant teigneux : la MIVILUDES, et le gentil timoré : le Ministère de l’Intérieur. L’action de modération du Ministère en matière de lutte antisectes, notamment à travers le Bureau central des cultes, a pu avoir un effet. Mais l'insistance sur l’importance de se fonder sur des « éléments concrets, des faits avérés et pénalement répréhensibles » pour lutter contre les dérives sectaires (source) ne tient plus la route avec une définition de la dérive sectaire aussi délirante que celle proposée par la MIVILUDES. Dès lors, le positionnement du Ministère de l’Intérieur, qui a perdu la bataille de la communication dans ce domaine, volontairement ou non, loin de tempérer la frénésie répressive de la MIVILUDES, en devient la caution (même dans l’action, avec la cellule anti-dérives sectaires CAIMADES devenue le bras armé de la MIVILUDES) : cette répression peut se cacher derrière des mots respectueux des règles de droit. 

Comment l’ensemble du personnel politique, médiatique, intellectuel (à de rares exceptions près) a-t-il pu se faire prendre dans la nasse de la pensée unique antisectes, soit en l’épousant, soit en restant silencieux ? Des raisons historiques et opportunistes, présentées par de rares sociologues, historiens et acteurs de la société, expliquent pourquoi la France est un terreau favorable à la doxa antisectes (voir leurs interviews ou ouvrages sur notre site). On peut également avancer trois raisons particulières expliquant cette impasse intellectuelle. 

La première raison est qu’en cette période de forte crise, d'effondrement de la société, les peurs gagnent tout un chacun. Ces peurs touchent des couches profondes de la personne dont on ne sort que par un travail d’introspection volontaire. Il n’est pas certain que beaucoup de nos « élites » perdues dans la superficialité des choses – leur principale préoccupation étant de se maintenir dans leur statut d’élite - aient pris le temps d’aller voir ces zones de tumulte intérieur. 

La deuxième raison est un prolongement de la première, sur le sujet particulier de la « manipulation mentale ». La tentation de la « manipulation » et une manipulation effective sont sans doute au cœur de nos relations interpersonnelles et de notre quête désespérée d’amour, de reconnaissance, de pouvoir, de plaisir. S’il nous est présenté une théorie, même à l’évidence fausse, prétendant que certaines personnes (les « gourous de sectes ») ont un pouvoir particulier de « manipulation mentale », dont ne disposerait pas le commun des mortels, capable de pervertir notre libre arbitre (que sans doute personne ne sait définir précisément), il est probable que la peur l’emportera sur la raison, indépendamment du QI et des diplômes. Là encore, on ne sort de ces ornières que par un travail de prise de conscience approfondi. 

La troisième raison est liée au « succès » de la lutte antisectes, dépassant probablement les espérances de ses protagonistes les plus virulents qui profitent du vent mauvais qu’ils ont en poupe. Les « sectes » sont au-delà du statut de « bouc émissaire », elles ont la qualification d’ennemi public (elles sont un « axe du mal » selon l’ethnologue Maurice Duval). Les boucs émissaires communs (immigrés, Musulmans, Roms etc.) ont aujourd’hui leurs détracteurs mais aussi leurs défenseurs. Il peut être payant, pour un politicien ou un intellectuel en vue, de se positionner dans un sens ou un autre vis-à-vis d’un bouc émissaire. Dénoncer la construction injustifiée d’un « ennemi public » est par contre suicidaire professionnellement (Emmanuelle Mignon, un temps directrice de cabinet du président Nicolas Sarkozy, l’a appris à ses dépens lorsqu’elle a énoncé que les sectes étaient un « non problème » en France). Les « sectes » n’étant perçues qu’à travers le prisme déformant de la lutte antisectes et de reportages en forme de lynchage en règle, leurs membres n’ont pas de chair (on ne voit que ceux présentés comme des victimes), pas de consistance visuelle positive qui serait suscitée par la curiosité et l’ouverture d’esprit et conduirait à ce qu’on finisse par se poser des questions sur leur statut de pestiférés. A défaut de ces réalités, qui ira donc se « délégitimer » pour aider des « illuminés » virtuels ? 

Quant au grand public, comme sur beaucoup de sujets, il est encore plutôt passif. Si on le tire vers le haut, il ira volontiers vers le haut ; si on le tire vers le bas, comme le font la MIVILUDES et les principaux médias, il se laisse entrainer sans réagir. 

Et les « sectes » dans tout cela ? 

Si l’on met de côté ceux qui surfent sur la vague antisectes, il ne reste que très peu d’activistes effectifs : une poignée de fonctionnaires à la MIVILUDES payés (combien, d’ailleurs ?) pour trouver des sectes et qui donc en trouvent (ils ne manquent pas de zèle), une poignée de fonctionnaires au Ministère de l’Intérieur et dans les Préfectures qui, jusqu’à présent, ont plutôt trainé la patte mais semblent désormais se prendre au jeu de massacre, quelques procureurs et juges d’instruction sensibles au lobbying de Georges Fenech, quelques parlementaires « obsédés sectuels », pour reprendre l’expression du Père Jacques Trouslard, et les presque fonctionnaires des associations antisectes (ADFI et CCMM) financées par l'État. En tout, quelques centaines de personnes au maximum.

En face, plus de 500 000 personnes supposées membres de « communautés sectaires », selon la MIVILUDES. Comment quelques centaines de personnes parviennent-elles à sceller le sort de centaines de milliers d’autres ? 

Avançons deux raisons. La première est que le réflexe antisectes – « la secte, c’est pas moi, c’est l’autre » – est encore fortement présent dans les rangs même de ceux qui sont labellisés « sectes ». Les mêmes peurs touchent tout un chacun. Tant que ces réflexes ne seront pas compris et modifiés, il y a peu de chances qu’un changement voit le jour. La deuxième raison est qu’il n’y a pas d’élan solidaire massif pour défendre les libertés spirituelle, éducative et thérapeutique. La plupart des groupes défendent leur chapelle et on ne peut guère le leur reprocher, une fois soumis au rouleau compresseur antisectes. Cependant, pour se défaire d’une qualification « d’ennemi public », les actions solitaires ont peu de chance d’aboutir. Même la condamnation cinglante de la France par la Cour Européenne des droits de l’homme pour violation de l’article 9 sur la liberté religieuse, dans son procès l’opposant aux Témoins de Jéhovah, n’a pas entamé le moins du monde l’hystérie antisectes. Notre pétition proposant la suppression de la MIVILUDES et son remplacement par un observatoire indépendant a recueilli en deux ans moins de 2 800 signatures, ce qui est dérisoire. 

Sachant que les personnels politiques ne sont véritablement sensibles qu’à une seule chose : le poids électoral des personnes qu’ils ont en face d’eux, il semble pourtant qu’un élan solidaire à la fois individuel et collectif, au-delà des chapelles, serait de nature à infléchir leur politique. 100 000 personnes s’exprimant sereinement mais fermement au travers d’une pétition (ou action du même type) pour exprimer que « cela suffit, les choix de vie alternatifs doivent être respectés » aurait probablement un début d’impact. 

Jusqu’à aujourd’hui, le CICNS n’a pas réussi à susciter cet élan, ni auprès de suffisamment d’acteurs en vue de la société, ni auprès des minorités, ce qui conduit à dire, de façon un peu provocante, que lesdites « sectes », prises dans leur ensemble, consentes jusqu’à présent à la situation qui est la leur. L'étincelle qui pourra changer les choses est sans doute entre d’autres mains, mais il n’est pas impossible qu'elle soit précédée d'une période répressive encore plus féroce.   

Lire : La France lutte contre des groupes minoritaires (appelés les « sectes ») et non contre des dérives sectaires : démonstrations, citations à l'appui 

 

 

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