« Ils ne m'ont pas sauvé la vie », scandaleux docu-fiction antisectes

Compte rendu de lecture du livre d’Antoine Guélaud, directeur adjoint de la rédaction de TF1 : "Ils ne m'ont pas sauvé la vie"- Toucan/TF1 Entreprises, 2009

Extrait du chapitre où l’auteur décrit ce qui l’a poussé à écrire ce livre (il y évoque Evelyne Marsaleix, décédée des suites d’un cancer)  : « notre première et dernière rencontre m’a bouleversé, hanté, me laissant une sensation bizarre, jamais éprouvée jusque-là. » et « tes taches de rousseurs, ton regard félin à la fois si déterminé et doux. Tout me trouble et me fait vaciller. Instantanément, en t’écoutant, je m’identifie à toi, je veux porter ton combat et le poursuivre post-scriptum et post mortem. Je ressens le besoin irrépressible de me substituer à toi. ». 

 

Résumé du livre en quatrième de couverture : « Je m’appelle Evelyne M. Le destin a mis sur ma route des médecins, adeptes d’une secte guérisseuse. Je ne m’en suis jamais relevée : un cancer du sein m’a emportée en quelques mois ». Les grandes lignes sont posées : ce n’est pas Evelyne qui écrit mais Antoine Guélaud, même si la narration pourrait laisser penser le contraire. À partir de là, tous les amalgames sont permis.

 

Les médecins en question sont nommés dans le livre : il s’agit des docteurs Guéniot et Saint-Omer, ce dernier était le médecin traitant d’Evelyne, mais c’est le premier, censé avoir manipulé le second, qui est une des cibles principales de l’ouvrage. Le scénario du roman se précise au fil des pages : un groupe de personnes, au centre desquelles se trouverait Gérard Guéniot, aurait sciemment conduit Evelyne à la mort, au nom d’une croyance spirituelle (la réincarnation). 

 

pris la peine de lire les 80 pages du compte rendu du procès en appel de ce que la presse a présenté à tort comme "l'affaire Guéniot". Procès qui s’est conclu par la relaxe du docteur Guéniot, le rejet des demandes de l’UNADFI (première association antisectes et véritable pilier de la plainte posée en justice) et de la famille d’Evelyne, qui demandaient que soit pris en compte un contexte « sectaire » au nom duquel ils demandaient la condamnation des deux docteurs pour homicide involontaire. Il est donc flagrant que l’auteur de ce livre dénonciateur fait fi de cette décision de Justice et, sans le souligner assez clairement, développe une thèse personnelle à contre-courant. 

 

Evelyne parle au lecteur en direct, « de là-haut »« elle voit tout ». Antoine Guélaud écrit à la première personne au nom d’Evelyne, aujourd’hui décédée. Cette position artificielle de la plume est un avantage indéniable pour l’auteur. L'auteur, premier témoin des événements, vous parle depuis l’au-delà. Guélaud en profite au passage pour s’envoyer quelques fleurs, ainsi qu’à sa profession, en faisant parler Evelyne d’un journaliste du « magazine réputé, le Droit de savoir » qui, avec son reportage, aurait « réveillé soudain (…) la police, la Justice, le conseil de l'ordre des médecins (...) Enfin ! Le quatrième pouvoir mérite sans doute son nom. Il est même parfois le premier. » 

 

Pourtant, il faut comprendre qu’Evelyne n’a rien écrit, ni même dicté elle-même. Le carnet intime qui figure épisodiquement dans l’ouvrage est une autre invention du journaliste. Enfin, Evelyne commente avec autorité des événements postérieurs à sa mort. 

 

Les attendus du tribunal de Douai nous apprennent que la vraie Evelyne, « s'exprimera par écrit ou oralement d'une manière qui évoluera en fonction de la chronologie de l'enquête, parallèlement à celle de son cancer et en fonction de l'époque et de l’interlocuteur spécialement en ce qui concerne le rôle qu'elle attribuera à Gérard Guéniot ». On peut aussi y lire qu’il est « particulièrement apparent que, avant la phase de reconstitution a posteriori (…) Évelyne Marsaleix, tout en donnant, dès la première phase, une relation détaillée des événements dont elle a été le premier et le seul témoin permanent, ne mentionne, d'abord (…) que Michel Saint-Orner, à l'exclusion de Gérard Guéniot ». Il est également  rapporté (p. 63 du compte rendu d’audience) qu’au cours d’un interrogatoire du docteur Abgrall (expert nommé par la Cour et "antisecte" notoire), quelques jours avant sa mort, Evelyne a du rectifier des propositions de l’expert (à charge) qui attribuent au docteur Guéniot des « paroles, actes ou écrits » du docteur Saint-Omer. 

 

Tout ceci n’apparait évidemment pas dans le récit d’Antoine Guélaud, qui mise essentiellement sur les dires et supposés dires d’Evelyne pour exprimer sa pensée clairement antisectes : « Je veux comprendre comment tu as pu tomber sous le charme de ces sectateurs zélés, porteurs d’une extravagante certitude mystique et irrationnelle qui fait insulte à Descartes ». Il fait aussi lancer à Evelyne cette vibrante mise en garde au lecteur : « Ne franchissez pas la ligne jaune de l’irrationnel, vous vous y perdriez ». 

 

Il est tout aussi choquant de voir comment Antoine Guélaud balaie les attendus du procès et ses conclusions : là encore en usurpant une identité, celle de la Justice. Il commence ce chapitre ainsi : « Je suis la justice, celle que tout le monde connaît, pas son visage aux yeux bandés » et finit avec : « Dans la balance, il y a d’un côté une appréciation purement juridique et de l’autre une situation humaine ». 

 

Antoine Guélaud pose beaucoup de bonnes questions dans ce livre, mais il le fait sans vraiment y répondre, même quand elles le concernent au premier chef (procédé dit de la prolepse en rhétorique 1). Comme si le fait de les avoir posées, en anticipant les objections que l'on pourrait porter à son travail, le dédouanait de toute introspection et responsabilité. 

 

Nous allons pour lui, répondre à celle qui est peut-être la plus essentielle, p. 22 : "Le journalisme et l'injustice, l'éternel thème sans cesse inachevé. Jusqu'où peut-on aller dans dans l'identification à son sujet de reportage ?

Réponse : jusqu'à ce que cela porte préjudice à autrui. Si Antoine Guélaud a conscience de s'être identifié à une partie d'un conflit, il sait qu'il a perdu son objectivité. Le mieux est alors de ne pas s'exprimer avant d'avoir pris le recul nécessaire ou de s'exprimer en son nom propre, mais sans faire passer ses opinions partisanes pour un témoignage objectif sous couvert d'une mission humaniste et au nom d'un "droit de savoir". De plus, un tel récit devrait être publié en tant que "simple citoyen" engagé dans une lutte personnelle et non en tant que journaliste professionnel français signataire d'une charte dans laquelle on peut lire : 

 

-tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents, la déformation des faits, le mensonge pour les plus graves fautes professionnelles ;

-tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ;

-ne confond pas son rôle avec celui du policier.

-n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée ;

 

Et, au sujet de la caméra cachée dont Antoine Guélaud a abusé :

 

-s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaires, d’user de moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque ; (source)

 

Le CICNS souhaite souligner l’indécence de cette publication qui ne produit rien de positif, en se fondant sur une vision extrêmement subjective et partiale des faits (la tonalité quasi sentimentale des propos de M. Guélaud rend son témoignage particulièrement biaisé dans une prétendue recherche de vérité), il fait jouer les ressors les plus vils de l'émotion instrumentalisée, faisant fi d’un "arrêt" de Justice que l'auteur aurait pu prendre au mot avec profit pour réfléchir un instant aux motivations et aux conséquences de ses écrits, ou plus radicalement pour cesser, après un « arrêt de Justice », d’entretenir le cycle vain des accusations non étayées et des vengeances personnelles.Mais il est fréquent de constater que tous ces éléments ne pèsent pas lourd dans la balance quand l'occasion se présente de publier un livre sur un sujet potentiellement vendeur.

 

À noter : Par jugement en date du 21 octobre 2009, le tribunal de grande instance de Paris a condamné le directeur de la publication du magazine Marianne pour avoir publié un article intitulé « le procès d’un  gourou » contenant des diffamations à l’encontre de Gérard Guéniot qui avait été relaxé définitivement par la court d’appel de Douai en février 2009.

 

Voir notre reportage vidéo sur l'affaire Guéniot (novembre 2009) > ADSL   56k

Lire le point de vue de Jean-Luc Martin-Lagardette sur ce livre « Une charge contre les sectes brillante mais fallacieuse »

Lire notre article sur l'affaire Guéniot

1 : Considérée comme une figure argumentative, elle consiste à aller au-devant des objections de l'interlocuteur en énonçant en premier lieu la thèse qu'il pourrait soutenir, afin de mieux l'éliminer ou la réfuter avant même que l'adversaire n'en parle. Source

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