Les ressorts de la lutte antisectes en France

 

Par le CICNS (octobre 2008)

 

L'élection de Monsieur Georges Fenech à la Présidence de la MIVILUDES, un partisan de la "ligne dure" (Le Monde), nous invite à rappeler quels sont les ressorts de la lutte contre les sectes en France. Les sociologues nous apportent un éclairage nécessaire. Nous restituons ci-dessous quelques thèmes développés par un certain nombre d’entre eux lors des interviews qu'ils nous ont accordées.

 

Jean Baubérot : Sur le cadre laïc français et en particulier la loi de 1905, Jean Baubérot précise : « [la loi de 1905] demande aux gens de respecter la tolérance, de respecter la paix civile, de respecter le fait que d’autres ne pensent pas forcément comme eux. Elle établit les mêmes peines si on viole la liberté de croire et si on viole la liberté de ne pas croire. Il existe une réciprocité très forte dans la loi, donc elle offre à tous des droits. Mais après, ce sont des forces sociales, des forces politiques, qui font pression et qui font que les choses se passent plus ou moins bien, plus ou moins calmement, plus ou moins agressivement ». « La laïcité française a repris à son compte, en bonne partie, cette tradition gallicane de surveillance, de domination de la religion par le politique ». Interrogé sur la situation des minorités spirituelles, le sociologue commente : « Je vois cela notamment comme une réconciliation des deux France sur le dos des minorités religieuses (…) des personnes issues de la force anticléricale et de la force catholique française se sont unies contre des minorités (…) Ces minorités ont mauvaise réputation, à tort ou à raison, et donc ils vont pouvoir exercer une agressivité qui en fait est plus globale et plus rentrée ».

 

Raphaël Liogier : « La France est un des pays qui intervient le plus dans le domaine religieux en Europe, en donnant des définitions religieuses, en faisant des classifications religieuses ». « L’exception française est une exception qui se caractérise par l’obsession du religieux ». « Le cœur du problème des « sectes », c’est une lutte de classement : comment arriver à lutter contre son déclassement comme « secte » ? Comment arriver à lutter pour pouvoir être classé comme étant « normal » ? « Ce qu’il faut savoir, c’est que le problème des sectes, c’est à peu près l’inverse du problème du chômage. Pourquoi ? Parce que le problème du chômage, c’est un vrai problème (…) C’est le contraire du problème des sectes. En dehors de tout l’imaginaire, de toute cette diffusion généralisée, il n’y a pas de problème social global lié aux sectes » (…) « L’avantage du problème des sectes, c’est qu’il faut qu’il reste tout le temps omniprésent en arrière-fond, au cas où il y ait un vrai problème grave et, du coup, on a toujours ce petit problème des sectes qu’on peut faire revenir. Le problème des sectes, c’est aussi très agréable pour l’intelligentsia, les intellectuels organiques républicains, parce que ça permet de dire qu’on défend des valeurs essentielles, les valeurs de la République, la personne, l’individualité, tout ce que vous voulez. Vous pouvez raconter ce que vous voulez en matière de sectes : c’est effectivement un ennemi diffus qui peut se présenter n’importe où, c’est la représentation d’une agression permanente qui peut remplacer les vrais problèmes de fond, les problèmes sociaux, les problèmes économiques, à tous les niveaux. C’est l’intérêt politique conjoncturel de la lutte contre les sectes : la lutte contre les sectes donne le sentiment qu’on fait quelque chose d’utile ».

 

Anne Morelli : « Je pense que les grandes religions, et éventuellement la laïcité aussi, ont intérêt à garder un certain monopole sur nos sociétés (…) C’est un système fermé, qui se limite à quelques groupes qui sont légalement reconnus. Et donc il y a une espèce de gâteau, je dirais, qu’on partage entre ces groupes. Gâteau, au niveau financier, c’est le cas en Belgique, par exemple, puisqu’il y a des subsides pour les religions et la laïcité et si on devait admettre les Témoins de Jéhovah parmi ces groupes – il y a beaucoup plus de Témoins de Jéhovah en Belgique que de Juifs –, il faudrait partager le gâteau. Partager le gâteau médiatique aussi, puisqu’il y a des émissions pour la morale laïque, pour les Juifs, pour les Protestants. Il faudrait aussi recouper là pour donner un temps d’écoute pour les Adventistes du 7ème Jour, les Scientologues, les Témoins de Jéhovah, etc. Par rapport à cette éventualité, il y a une réaction frileuse des religions qui ont le haut du pavé et qui voient d’un assez mauvais œil ces petites nouvelles concurrentes. Et donc il y a une réaction de repli, et d’inquiétude ».

 

Maurice Duval : « Pourquoi est-ce l'intérêt des hommes et des femmes politiques de ce pays que de continuer la lutte contre ce qu'ils appellent les sectes, puisqu'on voit qu’il n'y a pas d'objet, puisque les délits sont insignifiants en nombre et en qualité ? C'est parce que la lutte contre les sectes fabrique de la peur collective. Les gens ont peur des sectes. Ils ont des visages très sympathiques mais ils vont laver le cerveau des gens, surtout des plus faibles, des enfants etc., c'est un danger « terrible ». La fabrication de la peur collective est un ingrédient politique de premier ordre dans la mesure où quand il y a une peur collective on peut manipuler les masses d'une manière sans égale ».

 

Michel Maffesoli : « Ce qui est certain, c’est qu’il y a au travers de certains organismes gouvernementaux mais aussi de manière plus générale au niveau de la « bien-pensance », du politiquement correct ou du moralement correct qui tend à prédominer dans nos sociétés, il y a une méfiance vis-à-vis de ceux qui expérimentent d’autres manières de vivre, de penser, de prier, ou autre. Ce que je peux dire d’un point de vue sociologique ou de penseur, c’est qu’il n’est pas bon de stigmatiser. Il est toujours dangereux de penser la société telle qu’elle « devrait être » et non telle qu’elle est ».

 

Ces extraits montrent que le phénomène de lutte exacerbée contre les sectes peut être compris à l'aide d'une grille de lecture historique mais aussi plus conjoncturelle. Un point est commun à tous ces sociologues : il n'existe pas pour eux de fléau social associé aux dérives sectaires. Les minorités spirituelles ne sont pas différentes des autres groupes humains dans leurs comportements vis-à-vis de la loi. Cette absence de spécificité se retrouve d’ailleurs dans l’évolution actuelle de la lutte antisectes qui, faute de preuve à l'encontre de ces minorités, s'attaque désormais à tous les compartiments de la société. Cette généralisation de la lutte est présentée trompeusement comme une justification a posteriori des objectifs initiaux. Les critères de dérives sectaires ne sont plus qu'une expression maladroite et confuse de déviances humaines (prises en compte depuis longtemps dans le code pénal), doublée de la connotation péjorative et ostracisante de la terminologie antisecte. La lutte contre les sectes devient l’alibi d’une lutte peu démocratique contre le citoyen non conformiste.

 

Si la nomination de Georges Fenech, que l’on peut considérer comme un idéologue antisectes, a, sans surprise, été saluée par les activistes antisectes, la validation de ce choix par le Président de la République (on n’imagine mal qu’il n’ait pas eu son mot à dire) est regrettable. Les « sectes » auront donc fait les frais d’un débat houleux et qu’il convenait de calmer, sur une laïcité que le chef de l’Etat souhaite « ouverte » : trouvez l’erreur. Choisir de « décomplexer la lutte contre les dérives sectaires », selon l’expression de la Ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie, apparaît comme passablement cynique dans un pays connu pour ses outrances dans ce domaine.

 

Georges Fenech a précisé sur France 5 (voir notre communiqué) que 500 000 personnes étaient, selon lui, touchées par le phénomène sectaire. Il est probable que le nombre de citoyens sensibles à des choix de vie alternatifs soit plus important que ce chiffre et le discrédit dont ils font l'objet n'a que trop duré. Une évolution sera sans doute possible lorsque ces citoyens auront pris conscience de la force pacifique et électorale qu’ils représentent, ensemble.

Haut de page


© CICNS 2004-2015 - www.cicns.net (Textes, photos et dessins sur le site)