Régis Dericquebourg : Le point de vue du sociologue

Regis Dericquebourg1, cultivez-vous une certaine sympathie pour les sectes que vous étudiez, sans y adhérer bien sûr?

- Il s'agit tout simplement de la sympathie du chercheur envers "le terrain". Elle est nécessaire, sinon ce métier est impossible à pratiquer.

Les grandes églises institutionnelles ne sont-elles pas des sectes qui ont réussi?

- Oui, mais tout en réussissant, elles ont passé des compromis avec le monde, elles ont adouci leurs exigences vis-à-vis des fidèles, et leur emprise s'en est trouvée amoindrie. En revanche ce qui caractérise la secte c'est son indifférence à l'égard de l'État, son animosité ou son hostilité à son endroit. Certaines sectes refusent le vote, on rend "à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu", autrement dit on ne se mêle pas des affaires de l'État. Ce n'est pas le cas des églises qui sont engagées dans le monde, et qui pour certaines ont passé des compromis avec l'État.

Comment les principales sectes évoluent-elles? Recherchent-elles à tout prix une reconnaissance sociale, et arrivent-elles à leur fin?

- Toute secte est d'abord radicale. Elle tend à s'assagir au fur et à mesure que des générations de fidèles se succèdent et elle s'accommode du monde dans lequel elle finit par s'installer. Mais il se peut aussi que la secte disparaisse, beaucoup ont connu ce sort.

La quête de reconnaissance est variable; certains groupes, tels les Témoins de Jéhovah que j'ai étudiés de près, ne s'en préoccupent pas. Pourtant, ils sont en expansion, et font du prosélytisme. D'autres groupes, en revanche, cherchent à passer pour des églises dont ils revendiquent le statut.

Pour un État laïque le problème est juridique et politique. C'est la reconnaissance d'un pluralisme religieux qui est en jeu.

Les groupes religieux minoritaires et l'État

Attardons-nous sur le rapport que l'État entretient avec les divers mouvements religieux. Vous écrivez quelque part que finalement il n'y a pas de définition légale de la secte. Il existe bien des rapports, mais ne restent-ils pas lettre morte?

- Au niveau du Parlement européen, il existe, entre autres, le rapport Cottrell (1984-85) et le rapport Hunt (1991). Certains ont voulu mettre l'accent sur les droits de l'enfant, mais cela n'a jamais abouti à une législation. Si tel était le cas, il faudrait aussi en imposer une aux Églises. La question n'est pas simple, sans doute parce que nos États démocratiques reposent sur des notions de tolérance et de liberté religieuses. Le pluralisme est à la base de l'idée démocratique.

Les grandes églises institutionnelles : des sectes qui ont réussi ? Sectes ou églises existent donc en tant qu'associations, tout simplement.

- Oui, parce qu'il n'y a pas de définition légale de la secte ou du groupe religieux minoritaire. Nous avons bien des documents juridiques, comme ceux par exemple de Jacques Robert. Une jurisprudence existe aussi, mais le juriste est-il à même de définir ce qu'est une minorité religieuse? En France peu de mouvements religieux minoritaires sont reconnus en tant que religion, dépendant de la loi de 1905. Cela peut gêner certaines d'entre elles dans leur quête de reconnaissance.

Quand un État se dit laïque et ne reconnaît pas l'existence d'un Dieu ou d'une croyance quelconque, comment pourrait-il être capable d'accorder un statut à des mouvements religieux ?

- À la limite je dirais qu'un État pluraliste n'a pas à gérer le religieux, ni à dire ce qu'est une bonne ou une mauvaise religion. Il doit se soucier de l'ordre public. Si des mouvements, quels qu'ils soient, enfreignent des règles légales, il faut qu'on les juge. Il n'est même pas besoin de mettre en place une juridiction spécifique, notre arsenal juridique est suffisant pour condamner des groupes qui commettraient des abus envers des personnes ou des captations de biens. Ce qui m'inquiéterait davantage c'est la forte emprise sur les personnes. Ceci dit, il faut nuancer: dans les groupes religieux minoritaires le "turn over"2 est important.

Sans paraître insistant, force est de remarquer que l'État entretient des relations privilégiées avec des Églises institutionnelles, des responsables de grandes religions, tel l'islam ou le judaïsme, ou avec des personnages médiatisés tel le Dalaï Lama reçu par le Président. Il existe là une reconnaissance de fait à laquelle ne participent pas des mouvements religieux minoritaires. Est-ce normal dans le cadre d'une société qui se voudrait pleinement laïque ?

- Je vous comprends bien. Rappelons qu'en France nous vivons sur les décombres de l'hégémonie d'une grande église qui, par le processus de la sécularisation, a perdu peu à peu son emprise. Elle a dû partager le terrain avec d'autres églises. Et il semble effectivement que l'État ne reconnaisse actuellement que les églises et mouvements religieux qui peuvent se situer, voire s'imposer, dans un rapport de force avec le pouvoir politique.

Des causes du phénomène sectaire

Vous avez une formation de base en psychologie. Pouvez-vous dire pourquoi telle ou telle personne est amenée à entrer dans une secte ?

- Question difficile, qui mériterait d'ailleurs d'être affinée: pourquoi telle secte et pas telle autre? Il existe des conditions sociologiques de base.

1) On entre dans certains groupes religieux quand on appartient à une couche sociale défavorisée. Certains mouvements n'ont pas de cadres moyens ou supérieurs.

2) On entre aussi dans une secte parce qu'on est engagé dans une recherche de spiritualité à laquelle les églises ne peuvent pas répondre.

3) Pour certains émigrés, la secte joue comme un mécanisme d'intégration. Je l'ai vu dans le Nord avec les Polonais qui sont entrés massivement chez les Témoins de Jéhovah. Cela peut aussi correspondre à une quête d'identité, quand on est pris entre deux cultures.

4) Il faut voir, en outre, que le foisonnement sectaire est lié au phénomène de la contre-culture des années 68-70. À cette époque on a vu une expansion du phénomène sectaire. Dans une société encore en plein essor économique le soupçon a plané sur toutes les grandes valeurs. Beaucoup de gens se sont trouvés désarmés, désemparés, et ils sont allés chercher des valeurs dans des mouvements religieux.

5) Certains groupes religieux ont aussi joué le rôle de catalyseurs, ils ont canalisé une agressivité envers la société. C'est le cas pour les mouvements qui attirent des gens de la classe moyenne. Ceux-ci ont du savoir mais pas de pouvoir, et peu de moyens économiques. Les groupes religieux minoritaires leur permettent de vivre dans un monde à part, et de contester globalement la société. C'est ce qu'on appelle "la protestation socio-religieuse".

Pour certains émigrés, la secte joue comme un mécanisme d'intégration.

D'un point de vue strictement sociologique les mouvements religieux minoritaires ont-ils leur place parmi nous ?

- Un sociologue fonctionnaliste vous dirait qu'ils peuvent peut-être participer à l'intégration des individus dans la société. D'autres sociologues vous diront qu'ils déstabilisent la famille ou d'autres structures de ladite société.

Rien de nouveau sous le soleil

L'homme est-il à tout jamais homo-religiosis ?

- Aucune société ne vit sans religion, et quand elle croit s'en être débarrassée, elle s'invente des "religions analogiques", pour employer l'expression de Jean Seguy, c'est-à-dire des substituts de religion. Les pays de l'Est en sont l'illustration flagrante.

Quel est votre regard sur ces nouvelles manifestations religieuses que l'on regroupe sous le terme de "Nouvel Âge" ?

- Le phénomène des religiosités minoritaires n'a rien de nouveau. Tant au Moyen-Âge qu'au XIXe siècle on découvre un foisonnement religieux que notre époque dite du "nouvel âge" serait tentée de cultiver et de renouveler. Ceci dit, il est certain que si le public quitte les religions institutionnelles, cela ne signifie pas que le religieux disparaisse, mais qu'il passe par d'autres voies, et notamment par les groupes religieux minoritaires. La sortie des églises ne s'accompagne pas d'un athéisme global, encore que cette "sortie" soit à relativiser.

La quête religieuse personnelle dépend de déterminations nombreuses, c'est sans doute pour cela que nous n'aurons jamais fini d'étudier ce phénomène, et qu'il ne se satisfait pas d'une analyse simpliste.

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1 Maître de conférence à l'Université de Lille, psycho-sociologue, Régis Dericquebourg étudie les groupes religieux minoritaires, et en particulier ceux qui se veulent guérisseurs. Sa thèse de doctorat a porté sur les Témoins de Jéhovah.

2 "Turn over": le roulement. Les adeptes restent en moyenne dans une secte 4 à 5 ans.

http://www.paroles.ch/lire/cert/SECTES/socio.htm

A lire également, l'article de Régis Dericquebourg : De la Mils à la Miviludes. La politique envers les sectes en France après la chute du gouvernement socialiste  

et la video de son interview réalisée par le CICNS

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