L'approche de la question des sectes en France

Un article d'André Tarassi publié dans la revue Reflets (http://www.revue-reflets.org/) en avril 2012

La laïcité française tend à être exclusive. Issue d’une rupture avec la religion à partir de la Révolution française, puis avec la loi de 1905, elle a laissé croitre progressivement une tendance épidermique et irrationnelle à rejeter purement et simplement le « fait religieux » et les démarches spirituelles, ou en tout cas à chercher à les contrôler.

Une des expressions les plus flagrantes de cette aversion de la France à l’égard de la spiritualité se trouve dans le fonctionnement d’un organisme comme la MIVILUDES (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires). Cette « mission », confiée par le Premier Ministre à des bureaucrates en lien actif avec des associations antisectes subventionnées par l’État, agit à partir du postulat que la majeure partie des expressions de la recherche spirituelle, hors religions reconnues, devrait être traitée comme s’il s’agissait de maladies ou de parasites (une ministre a parlé spécifiquement de « pathologie délicate»[1]). À tel point que même les sociologues invités au départ à participer au travail de cet organisme ont fini par partir, en claquant plus ou moins la porte, face à la superficialité de l’approche de cette « mission d’État »[2].

Aujourd’hui, la MIVILUDES fonctionne plus comme un groupuscule militant que comme un organisme respectant le débat démocratique, le contradictoire et la liberté de conscience. Aussitôt délaissée par les universitaires, elle s’est rapidement révélée déconnectée des réalités spirituelles et sociologiques de notre civilisation.

Bien sûr, l’argument donné pour justifier l’approche répressive de la MIVILUDES est qu’il ne s’agit pas de s’attaquer à la « spiritualité » mais aux « sectes dangereuses ». Pourtant, dans les faits, l’approche antisectes française est incapable d’expliquer ce qu’est une secte autant que de comprendre le sens de la spiritualité. Le mot « secte » est en conséquence utilisé à « toutes les sauces » pour stigmatiser les courants les plus divers, indépendamment de délits réels. De fait, c’est la spiritualité dans toutes ses expressions (à l’exception notable de la franc-maçonnerie) qui est visée et attaquée sans relâche et « a priori ».

Soyons clairs : on peut légitimement s’inquiéter de « dérives », mais pourquoi devrait-on le faire au détriment d’une approche intelligente qui prendrait en compte la réalité des errances humaines universelles, plutôt que d’épingler des micro-associations comme si elles avaient inventé la criminalité ? Ne serait-on pas face à une expression contemporaine de la méthode du bouc-émissaire ? Pouvons-nous affirmer en toute honnêteté, comme le font les médias en écho aux dossiers de la MIVILUDES, que lesdites « sectes » sont un fléau nouveau, unique, significatif, dissocié du corps social, ayant inventé des formes de violence inhabituelles et qui serait une plus grande menace pour l’ordre public que, par exemple, certains actes hautement répréhensibles de quelques politiciens en charge de notre société ? Une mission interministérielle de vigilance contre les dérives des politiciens serait-elle plus absurde ou plus utile que celle qui lutte contre des « sectes » dont la loi nous explique qu’il est impossible de définir leur nature et leur existence, au point de se demander si quelqu’un sait contre quoi on lutte ? 

Concrètement, la dérive de cette mission contre des dérives mal définies se manifeste dans la diffusion de chiffres censés démontrer l’importance du fléau qu’elle doit juguler. Son président, Georges Fenech, intervient fréquemment dans les médias pour asséner aux auditeurs des nombres fluctuants dont l’usage semble avoir pour objectif de faire peur plutôt que d’informer. Ainsi, alors qu’une commission parlementaire en 2006 révélait qu’il n’y avait pas plus de 8 enfants par an qui risqueraient d’être soumis à une menace de type « sectaire »[3], M. Fenech, au cours d’interviews, donne des chiffres allant de 15 000 à 80 000 enfants en danger, au gré de son humeur du moment. Alors qu’en 1995, lors du premier listage officiel des « sectes » en France, seuls 172 « mouvements sectaires »[4] avaient été trouvés (dont un certain nombre contestables et contestés[5] [6], ne serait-ce qu’au vu des méthodes de leur recensement[7], M. Fenech, sans jamais expliquer d’où vient ce nouveau chiffre (et ironiquement, comme une démonstration involontaire de l’absence d’efficacité de son action), déclare qu’il y en aurait aujourd’hui au moins 500[8]. En d’autres occasions, il a également affirmé qu’environ 500 000 citoyens français seraient soumis à des sectes[9], sans expliquer comment une telle appartenance a pu être déterminée, puisque nous ne savons pas ce qu’est un membre d’une entité non définie.

Comment notre pays en est-il arrivé à une approche aussi superficielle, émotionnelle, dénuée de recul et de la moindre curiosité à l’égard des aspirations humaines ? N’aurions-nous pas intérêt à étudier cet engouement pour la spiritualité, pour des explorations iconoclastes, à la manière dont le font certains sociologues et ethnologues courageux ? Même du point de vue de la nécessité de préserver l’ordre public et de protéger les citoyens, doit-on vraiment considérer le grand public comme une horde de malades mentaux ou d’irresponsables incapables de discernement dans leur choix ? Paulo Coelho, dans son ouvrage le Zahir, s’interroge  : « Comme si les gens savaient tout choisir, écoles, universités, pâtes dentifrices, automobiles, films, maris, femmes, amants, mais, en matière de foi, se laissaient facilement manipuler ». Quand des délits sont avérés, ne serait-il pas plus judicieux d’en étudier les circonstances d’une façon scientifique, et sur une période significative, afin de conclure objectivement sur la question de la nocivité de la spiritualité ou sur le fait, plus probable, que des êtres humains ont commis des erreurs, indépendamment de leur appartenance ou non à un groupe quelconque ?

Il est nécessaire de faire évoluer notre approche franco-française de la question spirituelle afin de remettre en question ses velléités à régenter la pensée des citoyens à partir d’une morale politicienne qui n’est même pas réellement laïque[10].

Du point de vue de l’ordre public, de nombreux juristes et observateurs neutres ont reconnu que la loi était suffisante pour réprimer les délits, quand ils se produisent (et non quand on anticipe qu’ils pourraient se produire, un jour, sur la base de données erronées mêlées à des peurs irrationnelles). Du point de vue de la spiritualité, il n’est pas sain de vouloir purger les pratiques et théories de ce qui serait farfelu comme si nous étions capable de définir de façon universelle une spiritualité « propre » et adaptée à tout le monde. Du point de vue de la notion de « manipulation mentale » (qui n’est d’ailleurs pas reconnue par les sciences humaines[11]), il est évident d’une part que les « sectes » n’ont pas inventé cette poudre, et que si la manipulation est un fléau, il faudrait la traiter au-delà des clivages et des stigmatisations de la lutte antisectes et, d’autre part, que les dommages causés objectivement par quelques associations dans le paysage français, quand il y a délit avéré, est insignifiant en regard de ce qui se pratique dans des institutions où le pouvoir est réel et conséquent, y compris de la part du gouvernement en direction du peuple. Du point de vue de la rigueur qu’implique la critique sérieuse d’un phénomène aussi vieux que le monde (le fait religieux), il est urgent de confier le soin d’évaluer les spiritualités (leur place et leur incidence sur l’ordre public) dans notre pays à un observatoire constitué de personnalités neutres et compétentes dans les domaines des sciences humaines et du fait religieux au moins autant que d’un point de vue juridique ou militant.

Il est important de voir grandir notre société, de lui épargner les violences, les abus qu’elle fait subir à ses citoyens, mais cette « mission » n’aboutira pas en créant des ennemis intérieurs artificiels et en faisant subir diffamations, harcèlements bruyants et ostracisations silencieuses à des dizaines de milliers de nos concitoyens, sans qu’il y ait possibilité de réparation, comme nous l’avons souvent constaté.

Notre association, le CICNS, travaille à une information qui, loin de défendre les dérives, suggère les moyens de « comprendre », de tolérer et de « soigner ».  

André Tarassi, pour le CICNS – avril 2012

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