Les nouveaux hérétiques de France par Susan J. Palmer

Compte rendu de lecture du CICNS : The new heretics of France – Minority religions, ‘la République’, and the government-sponsored ‘war on sects’ (Les nouveaux hérétiques de France – Religions minoritaires, la République et la « guerre contre les sectes » sponsorisée par le gouvernement), par Susan J. Palmer, Oxford University Press 

En désignant les membres des minorités spirituelles comme les nouveaux hérétiques de la laïcité française, la sociologue Susan Palmer exprime avec justesse et sans détour le climat délétère généré par la politique antisectes française depuis quelques décennies. 

Elle appuie son argumentation sur une analyse historique de cette lutte et sans reculer devant la difficulté, en prenant ses exemples et ses illustrations parmi les groupes les plus controversés en France : Mandarom, Scientologie, Raël, Tabitha’s Place, Horus, Néo-Phare. Autant de groupes dont la seule évocation génère l’effroi dans l’esprit du public français, tant la couverture médiatique, reprenant sans discernement les thèses anxiogènes des pouvoirs publics, les a transformés en épouvantails. Elle propose également un certain nombre de réflexions sur la signification et les mobiles de cette guerre contre les « sectes ». 

La contribution d’universitaires étrangers nous semble nécessaire pour sortir la France de son autisme en matière de lutte contre les sectes. Comme le fait remarquer Susan Palmer : « Il y a un étouffement systématique de la recherche en microsociologie des NMR [CICNS : Nouveaux Mouvements Religieux] en France ». 

La sociologue reste néanmoins optimiste sur l’avenir de la société française dans ce domaine et constate qu’il y a un « besoin de sociologie contemporaine plus détaillée et nuancée. (…) L’ensemble des nouvelles religions ne correspond pas à un sac de sectes et ces groupes ne sont pas confinés au vide séparant un fondamentalisme biblique et un sécularisme humaniste. Il y a, pour de jeunes chercheurs, une nécessité d’entreprendre des études ethnographiques sur la particularité des nouvelles religions ». 

Extraits (traduction CICNS) 

« (…) En tant que chercheur en sciences sociales, c’est ma mission de rester objective et de ne pas prendre parti, mais j’avoue avoir été déconcertée par le sécularisme militant et antireligieux de la France et par l’état d’esprit prépondérant qui encourage des prises de position mal informées et des attitudes intolérantes et qui empêche le débat. » 

« (…) la France est remarquable par la forme d’intolérance unique et paradoxale qu’elle adopte à l’encontre des minorités religieuses. Les principes constitutionnels offrent clairement une protection de la liberté religieuse et le respect des droits de l’homme d’une manière similaire à ce qui se fait aux Etats-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni. Néanmoins, ces principes ont été contournés et érodés de façon constante. Des prises de position intolérantes à l’encontre des convictions minoritaires ont été institutionnalisées depuis 1995 et les mesures adoptées par les organes de l’État français pour surveiller, alerter sur et contrôler les sectes sont significativement lourdes. » 

« (…) J’ai choisi de désigner les nouveaux dissidents religieux/philosophiques comme les « nouveaux hérétiques » parce qu’ils sont des hérétiques – non pas de l’Eglise catholique mais de la laïcité (sécularisme). Ils sont perçus comme une menace parce que leurs visions du monde sont fondées sur l’invisible et l’irrationnel – ce que la France appelle l’obscurantisme. Leur rejet de l’orthodoxie scientifique, de la poursuite des biens matériels et de la course au statut social de la bourgeoisie est vu comme une menace pour l’intégrité de la culture française et comme un risque d’anéantissement  des idéaux et de l’avenir de la République. Certains auteurs, activistes dans le domaine des droits de l’homme, avocats, nomment cette vision consensuelle athée française qui ne tolère aucune religiosité déclarée et fervente : « la pensée unique ». » 

« (…) Cette nouvelle guerre religieuse est remarquable sur plusieurs points. Elle est, en substance, une guerre bureaucratique conduite sur le papier – à travers des rapports gouvernementaux, des articles de média, des dossiers juridiques et à travers l’Internet – mais avec des résultats concrets. Il apparait raisonnable de supposer que la « violence verbale » contenue dans la propagande hostile antisectes et dans la couverture médiatique sensationnaliste et trompeuse ont contribué aux nombreux actes de vandalisme ciblant les nouvelles religions. (…) Massimo Introvigne va même jusqu’à nommer cette diffusion délibérée d’informations visant à porter atteinte à ou détruire une nouvelle religion : un « terrorisme antisectes ». Il est indéniable que de nombreux citoyens français ont été affectés négativement par les initiatives antisectes. Leur entreprise a fait faillite ou leur candidature à de nouveaux postes a été rejetée ou une promotion leur a été refusée ou leur demande de contact avec leurs propres enfants a été rejetée ou limitée en conséquence directe des alertes lancées par des agents antisectes exposant leur affiliation à une prétendue secte. » 

« (…) Baubérot soutient que le combat contre les sectes est en fait un combat pour protéger la « liberté de pensée ». Il aborde la distinction entre la « liberté de conscience » et la « liberté de pensée », expliquant que la première garantit la liberté religieuse et la liberté de croyance, tandis que la seconde s’oppose à la « promulgation de croyances empêchant les personnes d’être critiques de ces croyances ». (…) Un bon exemple de cette façon de penser est Catherine Picard, argumentant qu’on ne peut favoriser la liberté de conscience quand la liberté de pensée est en jeu – et elle priorise elle-même clairement la « pensée » par rapport à la « conscience ». » 

Dans ce contexte de priorisation des deux « libertés », la théorie du lavage de cerveau a trouvé une niche confortable. (…) De nombreux psychologues aux Etats-Unis ont relégué le « lavage de cerveau » dans la catégorie des pseudo-sciences, car cette théorie ne passe pas le test de réfutabilité. Mais en France, les promoteurs du « lavage de cerveau » ont répondu aux attaques sur le plan intellectuel en modifiant les expressions et en changeant subtilement les définitions – de « lavage de cerveau » à « manipulation mentale », puis « déstabilisation mentale ». Il y a là une approche culturelle en rapport avec la question centrale de la liberté individuelle qui est tout à fait différente de l’approche américaine, une approche française qui donne crédit au « lavage de cerveau ». 

Introvigne analyse un discours tenu par Denis Barthélémy, un magistrat également secrétaire de la MILS. Dans ce discours prononcé lors d’une conférence à l’OSCE sur le pluralisme religieux, Barthélémy a fait une distinction entre « liberté religieuse » et « liberté de croyance », soutenant que la liberté religieuse est une liberté collective (concernant des églises et des mouvements), alors que la liberté de croyance fait référence à une liberté individuelle. Ensuite, Barthélémy a affirmé que celle-là devait nécessairement céder le pas à celle-ci. Il a déclaré que la France protègerait toujours ses citoyens contre toute « contrainte » à leur liberté d’expression ou de choix religieux individuel – et que cela s’applique aux adultes ainsi qu’aux enfants qui ont « besoin de protection ». Comme Introvigne le fait remarquer : « Cela indique que ce mandat pour protéger les individus contre les groupes religieux est perçu comme une option légitime dans le cadre français de compréhension de la liberté individuelle ». 

Mais le discours de Barthélémy implique quelque chose de plus radical encore, c’est que le droit du citoyen de constituer sa croyance « librement » doit être protégé et si nécessaire contre le propre choix de ce citoyen. Cette rhétorique se déploie comme suit : puisque le/la citoyen(ne) peut être soumis(e) à un lavage de cerveau, il/elle ne fait que croire qu’il/elle a accepté cette croyance librement, alors qu’en fait ce n’est pas le cas. Introvigne conclut : « Cette référence à la « liberté de croyance » qui se veut ostensiblement libérale cache en fait une présupposition fondamentalement réactionnaire : c’est que le gouvernement sait mieux que ses citoyens adultes… où se trouve leur vraie liberté et leurs meilleurs intérêts. » 

« (…) Dire que la peur envahissante des sectes en France est sans commune mesure avec l’ampleur actuelle du phénomène est un euphémisme. Leurs adhérents sont peu nombreux, probablement comprenant moins de 1 % de la population nationale, et les incidents assimilables à des crimes en relation avec des sectes (dérives sectaires) sont, à nouveau, étonnamment rares. Comment alors expliquer cette énorme dépense d’argent public, cet effort administratif et ce talent journalistique déversés pour la cause de la prévention et de la protection du public contre les ravages des sectes ? 

Un modèle sociologique intéressant sur la déviance décrit efficacement « la grande peur des sectes » en France. C’est le modèle de contre-subversion, proposé par David B. Davis et plus tard repris par David G. Bromley, pour analyser la peur du culte satanique des années 80. (…) Bromley décrit cette idéologie, qui a des parallèles évidents dans l’anti-sectarisme, comme suit : « L’idéologie de contre-subversion construite pour légitimer un contrôle étendu sur des groupes potentiellement subversifs affirme plusieurs éléments présentés comme constitutifs de leur organisation et de leur mode de fonctionnement. Premièrement, les groupes subversifs sont des groupes secrets de conspiration, étendus et en rapide croissance. Deuxièmement, ils poursuivent des objectifs contraires à et visant à renverser les principes et buts de l’ordre social légitime. Troisièmement, ils ont acquis le contrôle sur certains segments de l’ordre social conventionnel comme base d’opération. (…) Enfin, ils possèdent un pouvoir caractéristique fondamentalement destructeur de l’intégrité de l’individu normal ou de groupes sociaux. Le portrait d’une secte établi dans le rapport Guyard, les bulletins de l’UNADFI et les rapports de la MILS et de la MIVILUDES, contient ces quatre caractéristiques. 

(…) Du point de vue des antisectes, l’absence d’évidence en termes de croissance du nombre de sectes et de leur taille, les données ambigües concernant la coupure d’avec le monde dans les sectes ou leur progression dans l’infiltration des arcanes du pouvoir, le faible nombre de leurs délits, le petit nombre de plaintes, etc., n’ont pas constitué d’obstacle à leur agenda. (…) Les porte-parole du mouvement antisectes augmenteront le nombre d’adhérents [dans les sectes] pour mettre l’accent sur le danger encouru. Ils théoriseront que le faible nombre affiché est le résultat d’adhésions gardées secrètes, de naissances non enregistrées ou d’immigrants illégaux. Ils expliqueront que le faible nombre de plaintes est dû au fait que « les victimes sont trop effrayées de parler » ou qu’« elles sont habituées à être abusées » ou qu’« elles croient à une récompense au paradis » ou que « les victimes ne savent pas qu’elles sont victimes car on leur a lavé le cerveau ». Cette argumentation a été utilisée par les représentants de l’UNADFI, la MILS et la MIVILUDES, mais un moyen encore plus efficace de traiter l’absence d’évidence supportant leurs affirmations est tout simplement de ne pas faire de recherche et de ne pas s’embêter à collecter des données. » 

« Malherbes (1721-1794) (…) a écrit un plaidoyer passionné pour la défense de la tolérance religieuse dans son journal qui est toujours d’actualité aujourd’hui. (…) « La tolérance ne se morcelle pas. La tolérance ne s’accorde pas en fragments. Elle est entière ou elle n’existe pas et, ne devant pas conduire au désordre, s’analyse en une coexistence organisée de convictions diverses. » 

 

 

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