L'Ordre des médecins affiche son partenariat avec la MIVILUDES pour une campagne de lutte contre « l'emprise » des promoteurs de traitements non conventionnels

Par le CICNS (avril 2012)  

Pierre Bourdieu disait « L'obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Face à cela, on ne peut pas se taire. »

Nous le rejoignons et, malgré le nombre grandissant de publications antisectes, parfois dans des médias majeurs, dont l’assurance, l’inculture et le mépris de tout contradictoire pourraient inciter à baisser les bras, à ne plus tenter de faire contrepoids, nous nous exprimons sur une publication particulière et particulièrement significative : le dossier « Face aux dérives sectaires, l’union fait la force », du bulletin du mois de janvier 2012 de l’Ordre national des médecins.

Sur la couverture, l’image de quatre personnes en méditation, dans une posture classique de yoga. Leur disposition et la couleur des vêtements laissent penser que l’un est enseignant et les trois autres ses élèves. Les visages respirent la sérénité. Le dossier commence sur le ton de la mobilisation générale : « Les mouvements sectaires étendent leur emprise sur le domaine de la santé.  Face à des organisations puissantes et procédurières, des actions partenariales s’imposent ».

Puis vient aussitôt l’évocation de l’Ordre du Temple Solaire et des  « 74 personnes tombées sous l’emprise de ce mouvement ». Quel rapport avec le domaine de la santé ? 

Le problème est que nous trouvons normal aujourd’hui d’associer aux pires intentions et actes criminels, de manière entièrement gratuite (non argumentée, puisque le dossier n’évoque même pas le yoga ou la méditation), la pratique pacifique (jusqu’à preuve du contraire) et légale de millions de personnes de par le monde. Ce dossier caricatural, édité à 258 000 exemplaires, pour un lectorat « scientifique », n’a apparemment déclenché aucune protestation ni aucun commentaire public. Le seul indice connu du CICNS d’une insoumission à l’ « Ordre » est l’exemplaire de ce bulletin que nous avons reçu par la poste de la part d’un médecin, avec la suggestion de le commenter publiquement.

Bonnet d’âne mérité à la rédactrice du dossier qui écrit par deux fois : Mission Interministérielle de lutte et de Vigilance contre les Sectes (au lieu de dérives sectaires), enfonçant le clou dans un paragraphe historique où elle écrit qu’en 1995, il s’agissait d’une lutte anti-sectaire devenue ensuite lutte contre les sectes, alors que c’est l’inverse. Il semble que la nuance lui échappe totalement, ainsi que la différence entre une lutte discriminatoire et une lutte contre des dérives avérées, qui produiraient immanquablement des jurisprudences, des jugements probants sur les plans qualitatif et quantitatif, et en l’absence avérée desquelles un scientifique digne de ce nom devrait s’abstenir de toute conclusion quant à l’existence réelle d’un fléau social.

Jean Baubérot, lors de son intervention au colloque « Sectes : fléau social ou bouc émissaire ? » en 2007, a dressé un bref historique de ce qu’il nomme « la sacralisation du médecin » en France, qui serait le fruit, dés 1803, d’un besoin politique d’impulser de nouvelles croyances contrôlées par l’État, bien plus que d’un plébiscite des patients, à une époque antérieure au véritable décollage des techniques scientifiques où le médecin était encore proche des caricatures de Molière. Cette sacralisation peut expliquer en partie l’attitude de l’Ordre des médecins français qui s’affranchit en l’occurrence de toute démarche scientifique par son  « étroite collaboration avec la MIVILUDES » et son partenariat affiché dans ce bulletin avec l’UNADFI, deux organes militants et partisans couverts par l’État, aux antipodes d’une démarche de connaissance et qui se font le vecteur d’une opinion toute subjective au service d’une volonté répressive et hégémonique. Attitude qui rejoint la synthèse réalisée par Wikipedia de la définition que les philosophes des Lumières donnaient des « méthodes obscurantistes » :  

  • L'alliance avec le pouvoir, ce qui permet la censure, la violence ;
  • Le discrédit de l'intelligence, de l'étude et de l'érudition non par la critique rationnelle mais par la critique essentialiste ;
  • L'argument d'autorité élaboré par ses clercs organiques, selon un savoir canonique.

On relèvera également dans le dossier le constat d’une difficulté à obtenir des condamnations,  voire, le plus souvent, une quelconque réaction de l’appareil judiciaire quand une « dérive sectaire » est dénoncée. Constat assorti de regrets, et non d’une remise en question, et d’un appel à la prudence dans les attaques menées, non par souci de préserver d’éventuels innocents mais par crainte de voir des décisions invalidées par le tribunal administratif.

L’argument fallacieux, repris par le bulletin de l’Ordre des médecins, consistant à dire que l’on tient, dans le grand nombre de signalements, la preuve de l’existence d’un danger, mérite d’être mis en lumière. Depuis une trentaine d’années, les antisectes crient « au loup ! », relayés par la plupart des médias et l’État lui-même. Le fait qu’aujourd’hui, la population croit voir le loup à tous les coins de rue, alors que bien peu de « loups » ont été piégés par les très nombreux chasseurs en activité, n’est que la preuve de la redoutable efficacité de la rumeur.

Enfin, qualifier le même phénomène de « myriade de groupuscules »  et  d’« organisations puissantes et procédurières » est pour le moins paradoxale. La deuxième appellation est à rapprocher du pouvoir véritable de l’Ordre des médecins et de l’interview du secrétaire général de la MIVILUDES, M. Machi, qui se vante d’intervenir au sein de l’appareil judiciaire, pour « accélérer des dossiers » et apporter du « poids » à des signalements auprès de l’ARS[1].

Notre critique n’élude en aucune façon la possibilité de dérives au sein des thérapies non conventionnelles, comme il peut s’en produire dans toute activité humaine, et n’induit aucun jugement de valeur quant aux pratiques conventionnelles. Toutefois, si nous évoquons la « paille » (dérives existant mais pas à l’échelle d’un problème de société, jusqu'à preuve du contraire), nous ne pouvions pas ne pas citer la « poutre » des 150 000 hospitalisations annuelles liées à des accidents médicamenteux et des 13 à 18 000 morts provoquées par des médicaments, en majorité prescrits par des médecins conventionnés, chiffres indiqués dans le rapport déposé par la Commission des affaires sociales de l´Assemblée en conclusion des travaux de la mission sur le Mediator et la pharmacovigilance.[2]

Les « partenariats » de la MIVILUDES se multiplient, des ministères à l’association des Maires de France, de la chaine LCPAN au Conseil national de l’Ordre des médecins, en passant par l’Université Paris-V René Descartes et l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale, autour d’une idée simpliste et manichéenne, essentiellement génératrice de peur, dont le message distillé par la couverture du bulletin de l’Ordre pourrait bien être une synthèse : « Harmonie, paix, spiritualité = danger - Citoyens mobilisez-vous ! ».

Les libertés fondamentales sont en fait les véritables victimes de cette situation aberrante.  



[1] Agence Régionale de Santé

[2] http://www.ouvertures.net/portail/l_id.asp?doc_id=562

 

 

 

 

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