« Martha Marcy May Marlene », un film faussement subtil sur les sectes

Par le CICNS (mars 2012) 

Le film du réalisateur Sean Durkin « Martha Marcy May Marlene » est annoncé dans la presse française. Le Monde le résume ainsi : « Martha, une jeune femme qui vient de passer deux années dans une secte des monts Catskill, dans l'Etat de New York, trouve refuge chez sa sœur aînée Lucy et son beau-frère Ted, dans une maison paisible au bord d'un lac ». 

Sean Durkin commente son premier long métrage comme suit (traduction du CICNS) : « Je n’ai jamais eu l’intention d'établir un parallèle entre deux mondes ou d'exprimer lequel est le meilleur ; ces questions sont posées mais je n’ai jamais voulu les commenter moi-même. J’ai juste voulu suivre un personnage et chercher à être honnête sur ce personnage qui se trouve traverser ces deux mondes séparés. (…) Vous ne pouvez pas comparer, c’est impossible de comparer les deux mondes ; ils portent chacun leurs défis, ils contiennent chacun leur niveau de stress. Je pense qu’à aucun moment je ne me suis arrêté pour réfléchir à cela » (Youtube). 

La licence artistique d’un auteur est complète mais nous ne pensons pas très honnête de la part de Sean Durkin de déclarer n’avoir aucune intention d’affirmer quelque chose sur ces deux mondes, pour deux raisons, principalement. La première est que, même s’il est sincère dans son intention de ne pas commenter les « deux mondes » en question, il est, comme tout un chacun, soumis à la pression de la pensée dominante et cette pression, à moins d’un regard éduqué (ce qu’il se vante presque de ne pas avoir eu et c’est son droit), influe sur la façon de penser et de représenter le ou les mondes. La seconde raison est qu’il est évidemment très difficile de ne pas exprimer une opinion, même subliminale, dans un film traitant d’un sujet de société. 

Pour ce film, l’illusion d’une certaine neutralité vient en partie du fait que le monde « normal » (la famille biologique de Martha) est décrit comme étouffant. Il n’y aurait donc pas de parti pris positif sur les très bons d’un côté (la famille upper-class accueillante) et négatif sur les très méchants de l’autre (la secte). Néanmoins, Sean Durkin n’a pas choisi n’importe quel type de « secte » dans l’immense spectre qui permet à certains de classer des groupes sous ce terme devenu péjoratif. Celle qu’il présente est sexuellement abusive, avec un discours approximatif et douteux – exemples : « la mort est la partie la plus magnifique de la vie » dans la bouche du leader, « la peur t’amène au moment présent, c’est le nirvana » et « donc la mort c’est l’amour à l’état pur » et autres bricolages que le grand public n’aura aucun mal à prendre pour argent comptant – ; enfin, elle est criminelle, puisque ses membres commettent vols et agressions physiques. La secte de Sean Durkin est donc l’archétype même de la représentation d’une secte dans le public avec ces trois dérives : sexe, argent, pouvoir alors que l’immense majorité des groupes désignés comme « sectes » n’ont aucun rapport avec ce genre d’activité. Si bien que même oppressant et sinistre, le monde « normal » sera ressenti de facto comme plus équilibré que celui de la « secte criminelle ». 

Autre opinion subliminale : le modèle officiel de la « secte » est aujourd’hui exclusivement produit à partir du témoignage de ceux qui la quittent avec difficulté et qui se retournent contre elle. En France, notamment (sans doute dans une moindre mesure aux Etats-Unis), les autres –ceux qui restent dans le mouvement ou ceux qui le quittent sans problème, et qui sont la majorité – ne sont jamais pris en compte. Ils sont décrits soit comme des illuminés, soit des manipulés et donc considérés incapables de produire une opinion valide. Dans le film de Sean Durkin, la référence à ces autres n’est même pas nécessaire, puisque proposer un second regard pour une secte criminelle ne ferait que confirmer la démence de ses membres dans l’opinion du spectateur. Cet autre regard sur la « secte » n’était à l’évidence pas dans l’intention artistique du réalisateur, mais son modèle de secte répond bien encore à celui qui est attendu par le public : celui produit exclusivement par ceux qui s'en sentent victimes. 

Autre opinion subliminale : le parcours psychologique de son personnage principal semble, à travers le scénario proposé, être intimement lié au passage du monde d'une « secte » au monde « normal ». Rien n’est moins vrai, tant et si bien que diverses études sociologiques ont montré que la difficulté à quitter un groupe spirituel par exemple est très similaire à une séparation dans un couple. Il est probable que d’autres types de transitions de « mondes » (par exemple un personnage totalement absorbé par son activité professionnelle victime d’un harcèlement moral, d’abus sexuel et de chantage financiers et essayant avec difficulté de recréer un lien salvateur dans sa famille) auraient pu être traités sans presque rien changer dans le script de l’héroïne Martha. 

L’auteur pourrait toujours prétexter qu’il n’est pas responsable de ces opinions subliminales et de leur effet sur le public, elles n’en sont pas moins présentes et il serait plus honnête de l’admettre que d’arborer une distance quelque peu factice. 

Sans surprise, ce film rencontre un écho très favorable dans la presse française, pays de l’antisectarisme primaire. En l’état, il n’y a bien sûr aucune raison d’espérer que les journalistes de la section « arts » soient plus lucides que ceux de la section « société » sur la question des « sectes ». Et Sean Durkin devrait d’ailleurs évaluer la réalité de sa propre « distanciation » du sujet avec l’absence totale de distanciation, certes caricaturale, de la presse française ayant adopté au fil du temps le langage de la MIVILUDES et des associations antisectes : « Le fonctionnement de la secte relève de la même subtilité : tout y est retenu, posé, effroyablement banal. Dépourvue d'un nom ou d'une doctrine identifiables, la communauté possède du moins les caractères fondamentaux de l'aliénation sectaire : gourou fumeux et sexuellement dominant, refondation familialiste, ésotérisme de pacotille, rituels inféodant le libre arbitre de chacun à la loi sacrificielle du groupe. Un violent délire collectif, tapi sous l'apparence trompeuse d'une utopie réalisée. » (Le Monde) ; « La force de Martha Marcy May Marlene tient d'abord à sa représentation étonnante du fonctionnement d'une secte. Jamais sans doute n'a-t-on montré avec autant de subtilité l'emprise d'un gourou sur ses fidèles et, pour ces derniers, la perte progressive de repères, l'engrenage infernal de l'endoctrinement. Mais plus encore que les scènes où Marcy May subit ce lavage de cerveau, on est frappé par celles où Martha tente de revenir à la normalité. » (Le Point). « Elizabeth Olsen incarne superbement cette femme perturbée, incapable de retrouver ses marques tant les manipulations mentales qu’elle a subies ont pénétré en profondeur, et dont on ne sait jamais vraiment si ces craintes sont justifiées ou procèdent du fantasme, à l’image d’une conclusion très ouverte qui refuse de trancher. Bien qu’ayant fui la secte, Martha n’en reste pas moins marquée par sa vision du monde, au point de continuer à voir le monde extérieur comme hostile. » (Valeurs actuelles). 

Une grande partie du business cinématographique repose sur l’utilisation d’une violence gratuite et de psychoses collectives. Les séries télé ont déjà commencé à utiliser le bon filon de la secte criminelle qui manipule mentalement, viole et vole. Gageons que le 7ème art ne laissera pas passer cette manne. Des films comme « Martha Marcy May Marlene », sous leur apparente prise de distance et dotés de certaines qualités esthétiques et de jeux d’acteurs, contiennent une violence symbolique à l’encontre de tout un monde alternatif qualifié arbitrairement de sectaire.  

Nous espérons l’apparition d’un script courageux et positivement provocateur décrivant le sentiment d’aliénation d'un citoyen dans la société « normale » et trouvant une porte de sortie dans une minorité spirituelle ; c’est l’immense majorité des cas.

 

 

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