La laïcité et la tolérance


André Comte-Sponville   


Les deuxièmes Assises du dialogue inter-religieux viennent de se tenir à Lille (1999). La grande salle du palais des Congrès était comble. Il y avait là des chrétiens, catholiques ou protestants, des juifs, des musulmans, des bouddhistes… Le sujet ? " De la tolérance au dialogue dans une société laïque".

Les organisateurs avaient souhaité qu’un athée s’y exprime, et que je fusse celui-là : je le fis volontiers. Ce qui m’a frappé ? D’abord que la laïcité soit à ce point devenue notre bien commun. Croyants ou athées, tous s’en réclament, et c’est tant mieux. C’est ce qui nous permet de vivre ensemble sans nous affronter, dans le respect, qui semble aujourd’hui aller de soi, de nos différences et de notre commune liberté. Cette laïcité, c’est ce que j’ai suggéré dans les débats, peut se penser comme une triple extériorité ou dépossession.

La plus évidente, c’est l’extériorité de l’Etat par rapport aux questions religieuses. Aucune religion, aucun courant de pensée, ne peut prétendre posséder l’Etat, qui n’appartient à personne, pas plus que l’Etat – sauf à renoncer à la laïcité – ne peut prétendre détenir, en matière de religion ou d’athéisme, la moindre vérité. C’est ce qu’on peut appeler la laïcité politique : l’indépendance de l’Etat vis-à-vis des Eglises, et des Eglises vis-à-vis de l’Etat. Qu’elle soit nécessaire, c’est ce que plus personne, dans notre pays, ne conteste. Inutile donc de s’y attarder. Ce fut un grand combat, mais il est gagné.

La deuxième extériorité est celle de la vérité. C’est plus difficile à penser et, pour les religions, à admettre. Dieu n’est-il pas la vérité ? Comment croire en lui sans la posséder, elle ? Quelle religion sans dogmes ? Quels dogmes sans dogmatisme ? Oui. Mais Dieu, s’il existe, est par définition inconnaissable. Mais il est " caché ", comme disait Pascal, " absent ", comme disait Simone Weil, " transcendant ", comme ils disent tous, et pour cela hors d’atteinte. Comment connaître ce qui nous dépasse ? Comment prouver ce qui est au-delà de toute preuve ? La révélation ? Elle ne vaut que pour la foi, qui ne vaut que par elle. La grâce ? Elle ne vaut que pour qui la possède ou y croit. Ce double cercle leur interdit de valoir comme certitude, et c’est ce que les vrais croyants sont les premiers à expérimenter. Quelle foi sans doute, sans interrogation, sans inquiétude ? Ce ne serait plus foi mais savoir. Que deux plus deux fassent quatre, nul n’en doute, et pour cela nul n’y croit, à strictement parler. L’arithmétique n’est pas une religion : savoir compter dispense d’y croire. D’ailleurs, quel mérite y aurait-il à croire ce que l’on sait ? Si la foi était une connaissance, elle ne serait plus une vertu. Si la grâce était une preuve, elle ne serait plus un mystère. Les mêmes remarques valent bien sûr pour les athées. L’inexistence de Dieu est tout aussi indémontrable que son existence. L’athéisme est une croyance négative, mais qui n’en est pas moins croyance pour autant. C’est croire – et non pas savoir – que Dieu n’existe pas.

Bref, nul ne connaît l’absolu, ni l’origine première, ni les fins ultimes. Aucun individu, aucune institution, ne peut prétendre, dans ces domaines, posséder la vérité. C’est ce qui permet à chacun de la chercher, de la poursuivre, de l’aimer, s’il le veut, mais sans jamais pouvoir se l’approprier. C’est l’esprit de la laïcité. La vérité est une, sans doute, mais n’appartient à personne. C’est l’esprit tout court, qui n’est pas possession mais quête.

Le dogmatisme est une idéologie de propriétaires. C’est prendre son âme pour un compte en banque. La vraie spiritualité, croyante ou incroyante, est à l’inverse : non richesse mais pauvreté, non possession mais dépossession. Heureux les pauvres en esprit, qui aiment cela qui les possède – Dieu, la vérité –, et qu’ils ne possèdent pas !

La troisième extériorité ou dépossession est celle de l’humanité elle-même.


Que nous en fassions tous partie est précisément ce qui nous interdit de nous l’approprier, voire de parler en son nom. Toute croyance est humaine. Comment l’une d’entre elles pourrait-elle représenter l’humanité dans son ensemble ? Elle nous contient. Comment pourrions-nous la contenir ? Nul ne possède l’Etat, ni la vérité, ni l’humanité. L’esprit de la laïcité, c’est la laïcité de l’esprit : il n’appartient à personne, puisque tous y ont droit.

Chasse de toi le pharisien qui voudrait posséder l’absolu

 

 

André Comte-Sponville est né à Paris, en 1952. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie, docteur de troisième cycle, Docteur Honoris Causa de l’Université de Mons-Hainaut, en Belgique, il fut pendant longtemps Maître de Conférences à la Sorbonne (Université Paris I). Il ne vit plus, désormais, que de sa plume et des conférences qu’il prononce en dehors de l’université.

 

Son livre le plus fameux : Petit traité des grandes vertus  PUF, 01 /1995)
La sagesse des Modernes avec Luc Ferry (Robert Laffont, 1998)

L’être-temps (PUF, 1999)
Le bonheur, désespérément  (Pleins Feux, 2000, rééd. Librio)

 

Chroniques :

Laïcité et tolérance 04/1999

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