La laïcité expliquée à M. Sarkozy ... et à ceux qui écrivent ses discours

 

 

Un livre de Jean Baubérot

 

 

Compte-rendu de lecture par le CICNS

 

 

La "laïcité" est de nos jours si souvent invoquée, défendue, sacralisée, critiquée que chacun finit par croire qu'il connaît, à force de répétitions, la signification de ce terme. Rien n'est moins vrai et le dernier livre de Jean Baubérot "La laïcité expliquée à M.Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours" chez Albin Michel, s'emploie à montrer que même au plus haut niveau de l'État, des conceptions très personnelles de la laïcité et de son histoire ont été exposées, là où une prise de distance et une retenue étaient attendues. Construisant son texte à la manière d'un commentaire composé des trois discours de Nicolas Sarkozy à Latran, à Ryad et au CRIF, Jean Baubérot pointe du doigt des erreurs historiques, parfois non innocentes, et les interprétations hâtives ou erronées sur la laïcité par le chef de l'État. Cet exercice lui permet d'élargir la réflexion au-delà des discours prononcés par le Président pour présenter de façon didactique et dans un style non académique, une notion qui structure notre société. L'impertinence salutaire du texte traduit sans doute l'agacement d'un chercheur devant les récupérations nombreuses dont fait aujourd'hui l'objet la laïcité. 
 
Nous reproduisons ci-dessous quelques extraits. Dans ces extraits, le pronom "vous" désigne Nicolas Sarkozy (à moins d'une précision particulière). 
  
Extraits 
  
(..) Vous avez été élu pour être un arbitre. L'arbitre mouille sa chemise, il court sur le terrain, il se dépense beaucoup et cela devrait suffire à vous plaire. Mais le rôle de l'arbitre n'est pas celui de l'avant-centre (...) Reportez-vous donc à la déposition du ministre de l'Intérieur devant la Commission Stasi , le 7 octobre 2003 : "Si un fonctionnaire affiche ses convictions religieuses sous quelque forme que ce soit, c'est toute la neutralité et l'impartialité de l'Etat qui est mise en cause." Je ne me souviens plus du nom de ce ministre. Mais je me demande s'il ne se prénommait pas Nicolas... 
  
(...) un Sarkozy franchement et intelligemment laïque, ç'aurait été un redoutable défi pour la gauche. Cela l'aurait obligé à devenir plus profondément laïque encore. Et elle a du chemin à faire en la matière, car la laïcité n'est nullement archaïque, il existe des archaïques dans les rangs de la gauche, comme dans ceux de la droite. Plus encore, on trouve même de sacrés boulets dans l'un et l'autre camp, bêtes ou méchants, ou les deux à la fois. De vrais sectaires. Qui ont du poids en plus. 
  
(...) ce titre de chanoine d'honneur est donc un legs du passé, mais pas de n'importe quel passé. Le passé où il fallait absolument être ou devenir catholique pour pouvoir gouverner la France (...) Sans doute, cela fait partie de l'histoire de France. Personne ne le conteste. Est-ce, pour autant, ce passé-là qui doit servir de référence aujourd'hui et être mis en avant ? (...) Les Présidents Pompidou et Mitterrand avaient choisi d'assumer ce passé de façon non ostensible (...) Vous, Président Sarkozy, vous vous y êtes précipité et avez prononcé un authentique discours lèche-soutane. On aimerait un avis du Conseil d'Etat autorisant le port discret du titre de chanoine par le président de la République , mais interdisant son port ostentatoire. 
  
(...) Il vous a été énormément reproché d'avoir proclamé l'infériorité de la morale de l'instituteur sur celle du curé (...) Entre nous, reconnaissez-le, le sens dominant de votre discours n'est pas niable. Alors, franchement, dites-moi, qu'alliez-vous faire dans cette galère ? Vous n'avez jamais lu Pagnol ? Cela vous amuse de réveiller une querelle historique longue et passionnée, très présente dans l'imaginaire national mais que tout un chacun espérait terminée depuis belle lurette ? 
  
(...) L'Etat n'a pas à croire à ma place, à la place de chacun d'entre nous. "On ne vote pas sur Dieu dans les Assemblées [politiques]", déclarait déjà Jules Ferry. Dès que la foi devient une affaire d'Etat et non plus un choix personnel, le cléricalisme est présent. Il ne faut pas s'étonner si cela provoque des réactions anticléricales. 
  
(...) La morale laïque est donc une morale trouée, tout comme la semaine scolaire de Ferry. Elle possède nécessairement un vide en son milieu, pour faciliter le libre épanouissement de toutes les morales de tous les catéchismes, du plus athée au plus religieux, pourvu qu'ils se respectent mutuellement. Il existe, en effet, un autre niveau moral, différent de celui de la morale laïque, le niveau des diverses morales proposées au choix des individus de la société civile par des groupements fonctionnant de manière associative, c'est-à-dire à partir d'adhésions volontaires et libres. Ces groupements, religieux ou non, ont droit à une pleine liberté dans le cadre d'un ordre public démocratique. Et notamment, pour certains, le droit de célébrer librement et paisiblement leur culte puisqu'ils donnent un fondement transcendant à leur morale. 
  
(...) Quand vous réduisez le spirituel au religieux (déjà dans La République , les religions, l'espérance), vous n'êtes plus ultramoderne, permettez-moi de vous le dire. C'est aussi là, notamment, que vous quittez le chemin de la laïcité pour prendre celui de la religion civile, qu'elle soit catho-laïque, oecuménico-laïque ou syncréto-laïque, peu importe. 
Quel dommage, vous auriez pu être le Président qui libère la laïcité française de sa tentation à verser dans la religion civile rrrrépublicaine. Et vous voilà devenir celui qui la fait tomber dans une autre version de la religion civile, la version américaine. 
  
(...) "Je sais les souffrances que [la] mise en oeuvre [de la laïcité] a provoquées en France chez les catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905. Je sais que l'interprétation de la loi de 1905 comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité est en partie une reconstruction rétrospective du passé." Deux absurdités en quelques lignes (qui contiennent chacune plusieurs erreurs). D'abord, le court-circuit opéré entre la lutte contre les congrégations effectuée avant 1905 et la loi de 1905 et ses suites. Ensuite, l'affirmation que la loi de 1905 serait "un texte de liberté" essentiellement par "une reconstruction rétrospective du passé". 
  
(...) A partir du moment où le système de relations étroites Église-État est raconté de façon uniquement laudative, la nécessité de construire historiquement la laïcité ne fait plus sens. Il n'est donc pas étonnant que la laïcité soit l'objet de jugements dépréciatifs. Si tout était au beau fixe, alors on ne voit pas pourquoi, sinon par méchanceté gratuite, des écervelés ont jugé bon de réduire la puissance politique et sociale de l'Église catholique. Si on ne mentionne pas qu'il a existé un problème de liberté de conscience, alors il est impossible d'expliquer la nécessité de la laïcité. 
  
(...) Oui, je vois que vous tentez de vous cacher, monsieur Hollande, mais l'impartialité m'oblige à dévoiler le jeu peu reluisant qui a été celui des socialistes. La main sur le coeur, ils ont affirmé : On ne touche pas un iota de la loi de 1905. Et, en douce, ils l'ont assouplie au profit du seul catholicisme, discriminant ainsi les minorités. Et maintenant, vous avez le culot, François Hollande, de demander à Sarkozy de "clore définitivement le débat sur la loi de 1905" ! Peut-on être plus hypocrite ? Mais de toute façon, que savez-vous (du verbe "savoir", je ne parle pas de l'opinion) de la laïcité ? 
  
(...) Je connais la règle d'or des ministères : les notes ne doivent pas faire plus de trois pages. Mais vous êtes tellement féru de laïcité, Président, que je suis sûr que vous m'avez lu très attentivement, même si ma lettre déborde un peu. Permettez, cependant, que je pense à vos desperate conseillers et que je résume outrageusement mon propos en dix commandements que doit se réciter, chaque matin, un président de la République laïque, disons... en se lavant les dents. (...)   


(...) La religion livrée à l'individu, cela trouble, déstabilise tous les cléricalismes. Et tel qui se veut laïque peut avoir un petit clerc qui sommeille au fond de lui. Dès que l'on dit cela, la réponse immédiate est que certains athées se comportent en cléricaux. C'est exact, mais il faut arrêter de se renvoyer ainsi la balle, de justifier par les turpitudes (réelles ou supposées) de l'autre ses propres manquements. 
  
(...) Une laïcité vivante ne peut plus être dans le "despotisme éclairé" de l'État-nation, que privilégiaient les Lumières, elle doit être une laïcité par le bas, ancrée dans la diversité pluriculturelle de la société civile. Cette laïcité du XXIe siècle est à construire. C'est une tâche plus exaltante que celle qui consiste à répéter des formules rituelles.  

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